Royaume de Yelang

Anne Dambricourt Malassé
Voyages au Royaume de Yelang

Advenir avec la mémoire, les arts et les sciences


Le royaume de Yelang en Chine du Sud (3300-1977 BP) est une source d’inspiration pour des artistes du Guizhou. Ce royaume dispersé sur les berges des profondes vallées des hauts plateaux du Yunnan-Guizhou, aurait connu la prospérité avec un certain éclat passant de l’âge du bronze à l’âge du fer, or il ne resterait nulle trace de temples, de palais et de cités. Sa gouvernance serait celle d’alliances formées entre des chefs de tribus ethniques du sud-ouest de la province, du Sichuan, du Hunan et du Yunnan.

Les hypothèses se partagent l’emplacement des centres politiques, économiques et culturels, certaines situent l’un d’eux dans le canton de Maokou – au sud-ouest de la capitale Guiyang – à l’emplacement du village Zhangke, dans une large vallée du fleuve Beipan accessible par un unique col, le passage de Datie, et protégée des envahisseurs par de hauts sommets de plus de 2000 mètres d’altitude, particulièrement raides (26° 03' 00" N, 105° 13' 00" E).

Sommets à Maokou en Chine du sud remparts naturels du mythique royaume de Yelang
Les remparts naturels du mythique royaume de Yelang à Maokou.
Photo © Anne Dambricourt Malassé, 2012.

Ce passage est flanqué de deux monts, Lang shan et Dai shan. Lang shan est aussi nommé le mont du Vieux Roi Duontong car la légende locale raconte qu’une nuit, un roi fut attiré par une grotte en forme de croissant de lune, elle était visible de loin sur sa haute façade verticale mais inaccessible. Duontong aurait formulé le souhait d’y être inhumé, emportant avec lui les trésors du royaume. Des vestiges ont été collectés par endroits (mur d’enceintes, objets en bronze : épées, verre à vin, bracelets argentés), confortant la présence d’une activité politique, économique et culturelle, certains attestent de tribus matriarcales (totems) comme le confirme une des scènes pariétales de la Grande Falaise Rouge (voir Chine La Province du Guizhou). Toutefois, dans l’état actuel des données archéologiques, l’épicentre se situerait plus au nord dans la région de Bijie, à la limite du Guizhou, du Yunnan et du Sichuan.

  
Lang shan le mont du Vieux Roi Duonton en Chine Province du Guizhou
          
Grotte de la Lune Lang shan Chine Province du Guizhou

Lang shan et la grotte de la lune.
Photo © Anne Dambricourt Malassé, 2012.

Le royaume de Yelang s’étendait depuis le nord du Vietnam jusqu’au sud du Sichuan englobant le Yunnan et le sud-ouest du Guizhou. Sa prospérité reposait sur la maîtrise de la navigation fluviale car elle permettait les échanges commerciaux entre les profondes vallées isolées du royaume. Les fleuves du Yelang comme Beipan permettaient de rejoindre la rivière des Perles (Pearl River) dont l’estuaire atteignait Guangdong (Canton) bien au-delà des contrées de Yelang. Le souverain prêtait ainsi allégeance au roi de Nanyue (183-111 BC) dont les territoires plus au sud s’étendaient jusqu’au littoral méridional de la mer de la Chine. Le réseau hydrographique des deux royaumes forme le bassin du Xi Yang, le troisième réseau de navigation fluviale de Chine.

Yelang et Nanyue furent confrontés aux conquêtes de l’empereur Wudi (156-87 BC), sixième héritier de la dynastie occidentale des Hans et l’un des monarques les plus puissants de l’histoire de la Chine. L’empire couvrait les deux plus grands bassins fluviaux, le Yangzi Jiang (Yang-Tsé-Kiang, fleuve Bleu) au centre et le Huang He (fleuve Jaune) au nord. Wudi convoitait donc la troisième voie commerciale afin de contrôler l’ensemble du commerce maritime et fluvial. Ces peuples agriculteurs et navigateurs étaient considérés comme des « barbares ». Il lui fallait néanmoins une alliance avec Yelang pour dominer Nanyue et il envoya un ambassadeur, Tang Meng, transmettre ses prérogatives. Le chef de la fédération des tribus lui demanda si cet empire pouvait réellement prétendre être plus vaste que leur royaume. Wudi immortalisa cet affront en un idiome devenu populaire qui signifie « Yelang, l’inculte vaniteux » (夜郎自大, Yèlángzìdà). Le royaume devint un protectorat puis disparu l’an 26 après J-C.

Carte de l’empire de la dynastie des Hans en 87 avant J-C avec sa capitale Chang’an et Yelang
Carte de l’empire de la dynastie des Hans en 87 avant J-C avec sa capitale Chang’an et Yelang, un protectorat.

Les anciens historiens Hans, Sima Qian (Ier siècle av. J-C.) puis Ban Gu (Ier siècle ap. J-C.), rapportent que ces peuples formaient une société agricole défendue par de farouches guerriers et pratiquaient le chamanisme (la sorcellerie). La fresque des quatre chamans masqués de la Grande Falaise Rouge en est sans doute l’unique trace historique. Les archéologues de l'Institut des Antiquités du Guizhou découvrent progressivement les vestiges de ce royaume. Le mobilier funéraire atteste d’une véritable civilisation qui avait acquis une technologie avancée du travail du bronze avec des chaudrons ouvragés, des dagues, des épées et de grands tambours. Les rituels funéraires sont spécifiques à ces peuples avec la tête du défunt protégée par un chaudron en bronze.

Maître Liu Yong (刘雍, Liú Yōng) est né en 1944, son ethnie est celle des Buyi, l’une des plus anciennes du Guizhou. Liu Yong est un artiste sculpteur qui s’est pris de passion pour la civilisation de ses ancêtres méconnue depuis 2000 ans, à telle enseigne que ses œuvres monumentales qui en sont inspirées décorent des lieux emblématiques de la capitale du Guizhou, le grand hall de l’opéra, une place de la cité ou encore la façade de l’université des ethnies natives de la province. Artiste chinois de premier plan, ses œuvres ont acquis une notoriété nationale et internationale, exposées au Musée national des arts de Chine, à Guangzhou (Canton) et Hong Kong, au Japon, dans de nombreux pays européens et en France – en particulier au Musée d’Art moderne, ainsi qu’à Washington.

Tambour Yelang Cuivre coulé de Liu Yong Guizhou Chine 2003
Cuivre coulé de Liu Yong (2003) : « Tambour Yelang »
surmonté d’une grande pagode avec ses bateleurs (1m30 x 1m20).


Liu Yong avec la préhistorienne Zhang Pu sur le chantier à Guizhou Chine
Liu Yong, à gauche, avec la préhistorienne Zhang Pu
sur le chantier d’une sculpture monumentale décorant l’université des ethnies natives du Guizhou.
Photo © Anne Dambricourt Malassé, 2009.

Peilun Song (宋培) est né en 1940 dans une famille rurale du comté de Maitan. Professeur d’art plastique de l’Université de Guiyang, il fut missionné aux USA pour y transmettre la culture artistique chinoise. Il découvre la sculpture géante du visage de Crazy Horse, un chef sioux de la tribu des Lakota, et prend conscience de la similitude des tragédies entre les amérindiens et les ethnies du sud de la Chine. La vénération des ancêtres est une attitude spirituelle salvatrice pour les chinois, c’est pourquoi de retour à Guiyang, Peilun Song décide en 1993 de consacrer sa vie à l’édification d’une cité fantastique en souvenir du royaume de Yelang, avec le retour aux pratiques cultuelles des ancêtres. Son objectif est de restituer une mémoire éteinte depuis plus de 2000 ans et de procéder à une réparation collective en y associant les villageois. La cité se devait d’être en pleine nature, pour redonner aux capteurs de ses sens des émotions de mémoires ancestrales et ouvrir un univers visionnaire. C’est une œuvre d’art monumentale, de l’art brut d’une totale étrangeté car l’on ne s’attend pas à découvrir une telle fantasmagorie en Chine. Je l'ai visitée en 2009. Elle couvre 50 hectares et deux versants d’un vallon boisé séparés par une petite rivière paisible aux eaux émeraude. Les matériaux sont des tessons en terre cuite, des petites dalles en calcaire collectées sur place et entassées par centaines de milliers, des pots de fleurs renversés en guise de casques sur des poteries aux visages pleins de malice, des rondins pour la demeure du sorcier dont le porche monumental est une grande gueule béante avalant un escalier.

Le palais est édifié sur la rive la plus éloignée de l’entrée de la citadelle, celle-ci est cernée d’un mur d’enceinte composé d’arches entre de fines tours en cône élancé tandis que quelques-unes  particulièrement massives annoncent l’esprit des lieux, car ce sont, en réalité, des masques gigantesques inspirés des danses chamanes ancestrales.

L’enceinte du royaume de Peilun Song Yelang Guizhou Chine
L’enceinte du royaume de Peilun Song.
Photo © Anne Dambricourt Malassé, 2009.

Nous quittons le monde moderne en franchissant un porche circulaire pour pénétrer dans l’univers des totems et des esprits. Une fumée s’échappe d’un foyer face à la grande hutte du sorcier et m’évoque les volutes inhalées par le chaman kalash dans une vallée perchée de l’ancien royaume de Chitral (voir Hindou Kouch).

La hutte du sorcier royaume de Peilun Song Yelang Guizhou Chine
La hutte du sorcier.
Photo © Anne Dambricourt Malassé, 2009.

Le palais se découvre sur l’autre rive depuis la demeure de l’artiste positionnée en hauteur. Celui-ci est un labyrinthe d’escaliers et de grandes tours-totems. La statuaire transcrit les esprits protecteurs de la citadelle et les traits malicieux de Peilun Song, au visage plus amérindien que mongol, expriment une nature chamane conforme aux lieux.

Peilun Song et la préhistoriennne Zhang Pu Guizhou Chine en 2009
Peilun Song et la préhistoriennne Zhang Pu.
Photo © Anne Dambricourt Malassé, 2009.

L’artiste s'est fait ingénieur-bâtisseur avec l’aide de villageois et d’échafaudages en bambou, construisant un barrage sur la petite rivière pour créer un plan d'eau invitant à la baignade, un théâtre pour offrir des spectacles au public convié à s’évader dans ces mondes imaginaires pour y retrouver leurs racines humaines. L’œuvre est impressionnante. En contre-bas, un pont relie les deux berges, celle de l’atelier-observatoire qui fait face à la demeure du sorcier, et celle du palais. Peilun Song le contemple depuis son promontoire et s’y projette.

Le palais du royaume de Peilun Song Yelang guizhou Chine
Le palais.
Photo © Anne Dambricourt Malassé, 2009.

Son rêve a pris forme au fil des ans comme la toile d’un maître, à la différence qu’il vit dans sa création et se construit intérieurement avec elle. Des totems en bois sculptés représentent des démons au corps bisexué où d’autres têtes démoniaques occupent l’espace du sexe et des seins. S’il est une spiritualité qui ne refoule pas son incarnation, c’est bien celle entre chamans à l’instar des tchouktches du détroit de Behring.

Un totem-démon œuvre de Peilun Song royaume de Yelang Guizhou Chine
Un totem-démon, œuvre de Peilun Song.
Photo © Anne Dambricourt Malassé, 2009.

Des drames se lisent dans des cicatrices ensevelies, des massacres, des martyrs, et le royaume de Yelang en porte dans la mémoire collective, à commencer par l’idiome de Wudi. Ces totems de bois sont comme des fantômes qui hantent la mémoire du Guizhou et l’artiste se fait leur interprète comme tout grand chaman. Je n’y vois pas là un art du postmodernisme, mais bien au contraire le sursaut d’un être humain face à la menace d’une déshumanisation et l’urgence de replacer les capteurs de notre système nerveux dans ses matrices naturelles pour un advenir ré-humanisant. En écho à cette évidence, le transhumanisme du postmodernisme n’est qu’une imposture intellectuelle coupée des connaissances sur les processus d’humanisation acquises en anthropologie évolutionniste et en préhistoire. Ces connaissances forment le cordon ombilical avec l’essence de notre passé, une remémorisation pour continuer de porter l’humanisation de nos sens et l’expression symbolique de notre identité, celle d’un processus en cours relié à son environnement naturel changeant.


Advenir avec la mémoire, les arts et les sciences...

Il faut bien admettre que l’hominisation du corps et l’humanisation des sens n’est pas la préoccupation de la société de consommation planétarisée. Je ne la constate que chez des artistes qui ont un sens aiguisé de leur corporalité et la pleine conscience qu’elle émerge de l’évolution des sens depuis la nuit des temps, et ces artistes sont aussi rares que le joyau de Daumal.

Est-ce aussi le destin de quelques paléoanthropologues attirés par les profondeurs du temps ? Mes pérégrinations dans le Guizhou depuis les premières empreintes de vie jusqu’à cette œuvre d’art brut monumentale sont exceptionnelles. La terre a conservé, semble-t-il, l’essentiel du passé comme ce cordon ombilical nourricier sans lequel rien n’aurait de sens pour des consciences qui ne peuvent faire autrement que de le chercher.

La recherche des origines du corps-conscient humain s’approche de la création artistique en comprenant qu’elle est la plus haute expression de la singularité humaine, celle du symbole qui prend forme et qui s’exprime grâce à une physiologie singulière. Notre physiologie reste animale mais la complexité de l’édifice neuro-hormonal est un univers intérieur en boucles d’analyses qui génère des révélations. Les boucles neuronales sont alimentées par les capteurs qui éveillent les sens et nourrissent l’imaginaire mais encore faut-il partir à la recherche de ces traces signifiantes, émouvantes et aimantes. Elles s’expriment par des poèmes, des sculptures, des œuvres musicales, des voix aux multiples ondulations, des modulations corporelles et des chorégraphies, des rythmes, des agencements de couleurs et de formes, des signes hiéroglyphes, des signes en lettres par millions, elles s’incarnent du corps signifié au souffle signifiant qui se propage.

Mais d’où viennent ces boucles de réflexion, comment sont-elles devenues possibles, comment cette cité intérieure s’est-elle construite ? Elle émerge de la verticalisation du système nerveux depuis la loge de l’hypophyse, la verticalisation de l’axe de l’embryon qui a pris des millions d’années avec toutes ses conséquences neurophysiologiques qui se construisent dès la vie fœtale. Elle vient de la nécessité pour le cervelet de contrôler sa propre instabilité, d’une verticalisation qui n’a jamais dévié de la trajectoire évolutive, elle vient de ces processus de mémorisation qui sont l’élan de la vie et sans lesquels elle ne se serait jamais propagée. Cette déduction est nourrie par plus de 35 années de réflexion dans les murs de l’Institut de Paléontologie Humaine, elle n’existe nulle part ailleurs.

Et ma part poétique se laisse guidée par l’inspiration aux croisements de voyages et de rencontres pour le pire et le meilleur, car toutes font sens. Comme dans le royaume de Peilun Song, un pont s’est construit entre les berges de mes écritures, la métaphore poétique et la rigueur de la science. Formée à l’école d’Art Martenot dès ma petite enfance (solfège et piano), la création artistique m’est vitale. À l’adolescence, pratiquant le dessin et la peinture, j’aurais pu choisir la création artistique, mais l’attraction de la recherche sur nos origines restait la plus tenace. Agnostique, je me suis toujours encouragée à reconnaître avec humilité l’existence d’une singularité humaine en regardant les œuvres de Léonard de Vinci et en découvrant sa vie. C’est pourquoi ma raison s’est toujours heurtée au nihilisme qui reviendrait à voir dans cette émergence magnifique, un état hautement organisé du néant ; le nihilisme tout comme le transhumanisme sont des contresens mis en relief par la réflexion sur les processus d’hominisation et d’humanisation.

Tandis que mon sens inné d’une liberté créatrice ne peut se soumettre aux mythes monothéistes clos sur eux-mêmes. Il me faut donc une alternative. La découverte de l’évolution est une des avancées les plus salvatrices pour la conscience humaine et je m’y suis engagée. Mais ce n’est pas dans la formalisation scientifique que des significations inconnues émergeront, et c’est la raison pour laquelle dans cette alternative, pour advenir, il me faut une altérité créatrice inspirée.

Je me suis donc consacrée à la recherche fondamentale en m’intéressant aux processus morphogénétiques qui façonnent les os, aux mouvements qui sont constructeurs et créatifs avec leurs matériaux moléculaires jusque dans le système nerveux qui contrôle l’édifice. Que de la réflexion consciente en émerge avec des expressions symboliques reste un total mystère, je n’ai encore jamais entendu un neurobiologiste expliquer comment une réflexion d’informations, tel le reflet d’un visage recomposé dans le cerveau, devient la conscience de soi...

La recherche fondamentale se distingue de la recherche appliquée en ce qu’elle n’a pas d’application pratique précisément. C’est une exploration proche de la recherche artistique à la différence qu’elle n’est pas créatrice, elle est spectatrice et elle reflète la réalité des mouvements par des chiffres et des équations. Elle n’ira pas plus loin. C’est le chercheur qui poursuit le cheminement, libre d’exprimer des émotions et des questionnements en dehors de la science, à l’instar de Peilun Song qui transcrit des données archéologiques et leur insuffle son inspiration.

Cette liberté est viscéralement humaine et ce que le langage mathématique et froid ne peut exprimer, l’imaginaire et les différents langages de la création le peuvent. La métaphore et la poésie sont mes formes d’expression sensibles mais elles n’auront jamais la richesse et la puissance d’une œuvre d’art d'une autre sensibilité inspirée par mes propres observations. À mon sens, une recherche fondamentale accomplit une œuvre humaine lorsqu’elle est intériorisée par une sensibilité artistique qui en révèle le ou les sens. Il n’est que de songer à Salvador Dali inspiré par la magnifique mathématique des formes de René Thom pour s’en convaincre. La mathématique de l'espace-temps de René Thom (du mouvement organisé comme la morphogenèse embryonnaire) se réduit à 7 singularités géométriques dont les combinaisons suffisent à rendre compte des dynamiques de mises en forme. Mais la signification qualitative reste intuitive (pourquoi une forme change-t-elle alors que la durée est continue). L’artiste perçoit et propose une interprétation, et chacun ressent, ou non, une émotion ou une prise de conscience. L’inspiration artistique représente la plus grande fécondité d’une découverte née de la recherche fondamentale, elle dépassera toujours la plus complète des connaissances scientifiques car elle est humaine, unique, insaisissable, non reproductible et totalement partie prenante de la réalité en y ajoutant une innovation. Et par-dessus tout, elle est capable d’émotion et d’aimer.

Cette recherche d’une altérité créatrice explique la raison pour laquelle je suis co-fondatrice de l’association Plasticités-Sciences-Arts.

Les flots qui s’écoulent entre les deux rives de mes écritures ne sont pas aussi paisibles que les eaux émeraude du royaume imaginaire de Peilun Song, mais une arche s’est construite pour les unir sans les confondre, et ce fut le thème de mon troisième et dernier texte pour Phréatique écrit en 1998. Cette revue, créée à la fin des années 1970, alliait la peinture et l’écriture poétique. L’illustration des textes n’était pas de l’auteur, elle relevait du choix des responsables de la revue, en rapport avec le thème. Et de grandes signatures ont contribué à son développement : Emmanuel Levinas, Pierre Seghers, Pierre Oster, Guillevic… En 1998, le propos du numéro 84 était un jeu de mot : « Le mot analogue », inspiré du Mont Analogue de René Daumal (1908-1944). J’ai intitulé mon texte « Alter-native ».

« Alter-native » différencie deux egos. Le vaniteux, centré sur lui-même, et l’ego lucide de ses limites en quête d’une altérité. Non pas l’alter-ego, mais l’alter-native pour renaître dans un processus spiralé d’interfécondités qui élèvent l’esprit et les sentiments. L’alter-native est une sororité providentielle entre art et science lorsqu’elle permet la renaissance dans un processus de révélation où la réciprocité est possible et c’est ainsi que je concluais « Alter-native » : « Apprends-moi encore longtemps à t’apprendre à dire oui pour ne jamais vieillir à son appel que tu portais depuis l’aube ». Encore faut-il que les conditions soient remplies. L’Institut de Paléontologie Humaine est mon arche de Noé car depuis le vœu de son fondateur le Prince Albert 1er de Monaco, l’art et la science des hommes préhistoriques forment un ensemble cohérent qui enrichit les chercheurs sensibles aux deux démarches, dans le respect de leur unicité. Les artistes y sont reçus avec simplicité loin des mondanités.

Avec ses totems-démons, Peilun Song exprime des colères qu’il ne faut pas refouler au risque d’une déshumanisation menant à l’extinction. Des images me reviennent souvent pour évoquer les mondes parallèles dont ma recherche et ma personne resteront les victimes-témoins : les orques du Seigneur des Anneaux de Tolkien. Suite à mon article d’avril 1996 paru dans La Recherche et à la première cabale, le rédacteur en chef, Olivier Postel-Vinay, commanda une enquête. Elle fut publiée en décembre 1997 et intitulée « Anne Dambricourt-Malassé, hérétique et martyre » avec mon portrait aux traits gentiment caricaturés par un dessinateur de presse. L’histoire des sciences n’en fera pas l’économie car la découverte est authentique. En 2014, Thierry Magnin, physicien, lauréat de l’Académie des sciences et doyen de l’Institut catholique de Lyon l’a qualifiée de « révolution copernicienne ». La reconnaissance viendra en son temps. De même, mes questions posées à des atteintes portées à mes textes pour Phréatique ont reçu des réponses archivées chez mon avocat qui ont confirmé mes déductions de plus d’une innocence blessée. Cette mémoire de blessures ne disparaitra pas plus que celle vécue dans ma recherche, car c'est celle d’un seul et même cheminement.

L’artiste peintre Anne-Marie Caffort Ernst (1927-2014), à qui la photographe Sophie Bassouls et le philosophe Frédéric Lenoir ont rendu hommage, était une fidèle amie d’une grande écoute, lucide quant à ces atteintes, et elle me disait souvent : « Vous comprendrez plus tard les forces de l’esprit, lorsqu’un fil signifiant se dégagera de votre cheminement ».

Anne-Marie Caffort-Ernst artiste peintre devant ses œuvres
Anne-Marie Caffort Ernst devant ses œuvres.
© Archives de la famille Ernst.

Le vaniteux royaume de Yelang chuta avec ses effets de Kruger et il disparut. Seul reste un trésor dans une grotte en croissant de lune et son mystère qui ne se dit à personne. Je n’oserai m’avancer d’un seul caillou blanc au pied de ces parois raides sans quelques forces de l’esprit pour m’y aventurer, à l’instar de nouveaux alizés. De tous mes voyages, il me reste un fragile joyau de Daumal, et à trouver les derniers mots pour décrire l’écrin d’un vrai protectorat et sans doute les traits d’une ambassadrice d’une confiance sans faille.

En cette nouvelle page de l’an 2019, je rends hommage à une musicienne, professeur de musique et organiste décédée le 28 décembre 2018. Son engagement à mon égard avait un sens profond et sacré puisqu’elle était ma marraine, toujours attentive à mes activités. Les amis chinois diraient qu’elle veille encore. Elle m’a légué son prénom, Brigitte. Dans la religion chrétienne, le baptême est un rite et, comme chez les chamans, une protection qui chasse les démons. Le choix des noms de baptême avait un sens et à présent il me revient de regarder sous un jour nouveau celui de Brigitte. Je le vis comme un legs terrestre formant la sororité d’une alter-native, la clé de voûte entre les deux rives de mon écriture et dans l’intimité de mon arche de Noé, cet Institut de Paléontologie Humaine où doivent encore s’accomplir des destinées entre les arts et les sciences.

Vitrail de Marc Chagall baptistère de Notre-Dame-de-Toute-Grâce de Passy
Vitrail de Marc Chagall.
Baptistère de Notre-Dame-de-Toute-Grâce de Passy sur le plateau d'Assy en Haute Savoie.
Un ange descend vers l’âme pour l’élever éclairé d’une menorah et avec une sphère contenant un bouquet de fleurs de vie.
Photo © Anne Dambricourt Malassé, 2015.